L’avenir des arts libéraux : rapport

Universités Canada organise en permanence des dialogues consacrés à des sujets d’importance pour les Canadiens. L’avenir des arts libéraux : un dialogue  mondial est le plus récent exercice de ce type à ce jour.

Mis sur pied en partenariat avec la Fédération canadienne des sciences humaines, l’atelier de mars 2016 a permis à des dirigeants de 40 universités canadiennes – parmi lesquels des recteurs, des vice-recteurs aux études et des doyens – ainsi qu’à des intervenants externes de discuter pendant deux jours à Montréal de l’avenir des arts libéraux, dans l’intérêt des Canadiens.

Des dirigeants du secteur de l’enseignement supérieur venus des États-Unis, d’Asie et d’un peu partout au Canada figuraient au nombre des conférenciers. L’atelier a été l’occasion d’échanger des idées et des pratiques prometteuses liées à divers aspects, allant des besoins des employeurs à la nouvelle perception des universités.

« Beaucoup d’étudiants et leurs parents souhaitent aujourd’hui voir un lien clair et direct entre parcours au premier cycle et emploi. Cela pousse les universités à modifier sensiblement leurs programmes d’études en fonction des compétences prisées sur le marché du travail. »

Ce désir des parents et des étudiants explique peut-être en partie pourquoi les inscriptions aux programmes d’arts libéraux ont chuté en moyenne de 20 pour cent depuis quelques années au Canada. Il faut toutefois savoir que les propos ci-dessus remontent à 1977. Tenus à l’époque par le regretté Donald L. Berry, professeur de philosophie à l’Université Colgate aux États-Unis, ils montrent que les inquiétudes sur l’avenir des arts libéraux ne sont pas nouvelles.

Ce qui est nouveau, cependant, c’est l’importante baisse des inscriptions en arts
libéraux dans les universités canadiennes au cours des dernières années, en particulier dans certaines régions, et les multiples remises en question de la valeur des arts libéraux dans les médias, lesquelles contribuent d’ailleurs fortement à la chute des inscriptions.

La situation est grave, car le Canada a besoin des arts libéraux. À l’heure de l’économie mondiale du savoir, les employeurs ont de plus en plus besoin des compétences et des aptitudes qui s’acquièrent par les études en arts libéraux. Plus généralement, notre monde de plus en plus complexe, multiculturel et technologiquement évolué a besoin des connaissances, des compétences et de l’adaptabilité intrinsèquement associées aux études en sciences humaines.

Les arts libéraux nous aident à composer avec les bouleversements et à bâtir un Canada novateur, prospère et inclusif. C’est cet impératif socio-économique grandissant qui a poussé Universités Canada à organiser en mars 2016 un atelier international sur l’avenir des arts libéraux.

Le défi

Dans la foulée du ralentissement économique mondial de 2008, il était sans doute normal que les étudiants, les parents et les observateurs remettent en cause les parcours d’études sans lien direct avec un emploi précis.

Par exemple, si une formation de plombier mène à un emploi de plombier, un diplôme en histoire peut mener à diverses perspectives de carrière. Par exemple, près de 40 000 travailleurs canadiens sont actuellement titulaires d’un baccalauréat en histoire et travaillent dans tous les secteurs de l’économie. Quelque 18 pour cent d’entre eux occupent des postes de gestion, et 23 pour cent occupent des postes dans les domaines des affaires, des finances ou de l’administration.

Bien que le Canada ait récemment mis l’accent sur les diplômes porteurs de compétences permettant d’intégrer le marché du travail, les atouts que confère un diplôme en arts libéraux (souplesse sur le plan professionnel, adaptabilité, créativité, etc.) sont de plus en plus prisés, au pays comme ailleurs dans le monde.

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« Vous n’allez pas être contraints de vous en tenir à des spécialités bien précises. Vous allez plutôt apprendre à innover, à vous adapter dans une économie où les emplois qu’occuperont la plupart d’entre vous n’existent pas encore, une économie où vous changerez en moyenne 15 fois d’emploi avant votre retraite. Si vous êtes trop spécialisé, vous n’êtes pas prêt pour cette économie. »

Pourquoi y a-t-il urgence?

La baisse des inscriptions dans les programmes d’arts libéraux et les idées fausses au sujet des perspectives d’emploi de leurs diplômés ont engendré à tort un message qui parle de crise. Les participants à l’atelier ont convenu que les universités et les facultés
d’arts doivent d’urgence véhiculer une autre image des études en arts libéraux, ainsi qu’insister sur leur valeur et sur leur pertinence au sein de la société diversifiée et l’économie novatrice d’aujourd’hui.

Les messages percutants ne manquent pas, mais ils ne sont pas suffisamment diffusés, ou alors ils ratent leurs cibles que sont les étudiants potentiels, les parents, les médias et les décideurs.

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« Comment préparer les étudiants à une vie de carrières successives plutôt qu’à une carrière pour la vie? »

Qu’il y ait ou non crise dans les arts libéraux, une transformation s’impose. C’est clair et net. Comme l’illustrent les réussites exposées lors de l’atelier, une partie de cette transformation est déjà en cours, mais davantage d’efforts doivent être faits. Les participants à l’atelier en ont convenu : il faut amplifier et accélérer l’innovation dans les arts libéraux. C’est une priorité.

Les intervenants du milieu universitaire dans son ensemble s’investissent de plus en plus dans cette optique. Ils sont prêts à collaborer au renouvellement des arts libéraux. C’est un moment charnière, une précieuse occasion de faire évoluer les programmes
d’études, les outils et les techniques pour mieux répondre aux besoins des étudiants et des employeurs, dans l’intérêt de l’avenir du Canada.

Kathy Wolfe a précisé que le fait de qualifier les études en arts libéraux de « pratiques » ne les discrédite en rien : « Ces études apportent une préparation essentielle à la vie professionnelle et civile. Elles devraient être accessibles à tous les étudiants, qu’importe l’établissement ou la discipline qu’ils choisissent. »

Les besoins des employeurs

Une étude menée en 2016 par le Conseil canadien des affaires auprès des plus grands employeurs du Canada révèle que ceux-ci accordent plus d’importance aux compétences générales qu’aux connaissances techniques des candidats à l’embauche. Les compétences générales les plus souvent mentionnées comme souhaitables par les employeurs comprennent la capacité d’établir des relations, l’aptitude à communiquer, à résoudre des problèmes et à travailler en équipe, ainsi que les capacités d’analyse et de leadership – des compétences acquises et perfectionnées par des études en sciences humaines.

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« Dans les domaines du génie, de l’administration des affaires et des sciences médicales, on a assisté depuis 2000 à une véritable explosion de l’apprentissage par l’expérience. Résultat : les étudiants en arts sont laissés de côté. Si le bassin de talents s’élargit dans l’ensemble, l’érosion des arts libéraux est un problème pour les universités et pour les entreprises qui ont besoin des compétences
générales acquises traditionnellement à l’université. »

Le directeur de l’Initiative de recherche sur les politiques de l’éducation à l’Université d’Ottawa, Ross Finnie, dont les recherches établissent un lien entre programmes d’études choisis par les étudiants et données fiscales, a démontré la grande valeur des diplômes en arts libéraux sur le plan de la réussite et des revenus professionnels à long terme.

Ses recherches montrent que les bacheliers en sciences humaines de l’Université d’Ottawa bénéficient d’augmentations constantes de leurs revenus, qui se situent en moyenne à 40 000 $ juste après l’obtention de leur diplôme et atteignent jusqu’à 80 000 $ après 13 ans seulement. Ils affichent en moyenne des revenus semblables à ceux des diplômés en mathématiques et en sciences naturelles au même stade de leur carrière.

Dawn Russell, president, St.Thomas University.

« Les employeurs sont de plus en plus en quête d’employés ouverts sur le monde et cultivés. Les programmes d’arts libéraux forment de telles personnes. Les investissements privés et publics dans la formation en arts libéraux en valent la peine. Cette formation produit des citoyens engagés, et contribue au perfectionnement de la main-d’oeuvre ainsi qu’au renforcement de la société. »

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« Il faut prendre des mesures audacieuses pour cultiver l’esprit d’entrepreneuriat et la créativité au sein de notre société. Pouvons-nous en arriver au point où l’innovation sera perçue comme une valeur fondamentalement canadienne? Je crois que oui, si nous mettons adéquatement à contribution nos talents et notre diversité. »

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Résoudre les problèmes les plus urgents de notre société

Les arts libéraux ne constituent pas seulement une bonne préparation pour une carrière gratifiante. Ils suscitent l’engagement civique et favorisent l’accomplissement personnel. Les participants à l’atelier ont parlé de la façon dont les arts libéraux pouvaient favoriser le service à la société et le leadership, sensibiliser aux autres cultures et stimuler la créativité. Ils ont souligné à quel point les arts libéraux sont essentiels pour préparer les étudiants à aborder les problèmes et les défis les plus urgents de notre société, dont la réconciliation avec les peuples autochtones du Canada.

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Alan Wildeman, University of Windsor

« En tant que pays multiculturel et ouvert sur le monde, constitué à la fois d’Autochtones et d’immigrants, le Canada a besoin de citoyens qui étudient les différences entre humains, les comportements sociaux et les traditions culturelles. Il a besoin de citoyens qui appellent au respect des droits de la personne. Il a besoin de citoyens qui encouragent la création artistique et l’appréciation des arts. Les sciences humaines contribuent à la formation de tels citoyens et à l’étude de ce qui fait de nous des êtres humains. »

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Marie Battiste, professeure au département Educational Foundations (fondations éducatives) de la University of Saskatchewan, a rappelé aux participants que personne n’a encore abordé certaines questions importantes liées au savoir autochtone, parmi lesquelles « le respect du savoir autochtone et la façon dont nous pouvons aider les professeurs non autochtones à intégrer la culture autochtone dans leur travail ».

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L’innovation dans l’enseignement des arts libéraux

L’atelier a permis d’examiner comment l’enseignement et la recherche évoluent pour répondre aux besoins changeants des étudiants et de la société du XXIe siècle, ainsi que la façon d’intensifier cette évolution. Plusieurs conférenciers ont donné des exemples de création, de réorganisation et de modification de programmes ayant pour but de mieux répondre aux besoins des étudiants et des employeurs dans notre monde en constante évolution.

Les participants ont insisté sur le fait que les professeurs doivent avoir leur mot à dire en ce qui concerne la modification des programmes et que les étudiants doivent jouer un rôle de premier plan dans les discussions. La nécessité d’améliorer l’interaction avec les collectivités locales a aussi été jugée prioritaire, tout comme celle d’explorer de nouvelles méthodes en matière de titularisation et de promotion.

Recherche au premier cycle
Un thème récurrent lors de l’atelier : la nécessité de multiplier les occasions de recherche et de les intégrer aux programmes d’arts libéraux. En plus de contribuer à l’apprentissage, la recherche effectuée permettrait de trouver des solutions aux problèmes auxquels le Canada est confronté aujourd’hui. Les employeurs de demain pourraient ainsi compter sur des diplômés en arts libéraux aptes à explorer et débusquer de nouvelles connaissances, à résoudre les problèmes et à communiquer des solutions à grande échelle.

Les étudiants au premier cycle possèdent une authentique curiosité intellectuelle; ils soulèvent des questions susceptibles d’être à la base de recherches. Il est important que les professeurs répondent à leurs interrogations formulées en classe. Beaucoup s’y emploient d’ailleurs activement. Robert Gibbs, directeur du Jackman Humanities Institute de la University of Toronto, s’est montré particulièrement passionné à ce sujet. « Chaque étudiant fréquentant une de nos universités devrait apprendre à faire de la recherche, a-t-il dit. Ce devrait être le principal résultat visé en matière d’apprentissage. »

Plusieurs conférenciers ont donné des exemples de possibilités de recherche novatrices pour les étudiants au premier cycle. Christopher Manfredi, par exemple, a parlé du programme de stages de recherche en arts de l’Université McGill. Financé conjointement par les professeurs ou leur département et par la faculté des arts, ce programme vient en appui aux étudiants qui souhaitent effectuer de la recherche durant l’été sous la supervision directe d’un professeur. Les étudiants participent au projet de recherche du professeur tout en acquérant des compétences utiles en recherche universitaire.

« Les arts vous enseignent à apprendre et à interpréter l’information de diverses manières. […] Ils contribuent à l’adaptabilité des étudiants et à leur capacité de répondre à des besoins changeants. »

Apprentissage par l’expérience
Les participants ont souligné le besoin d’intégrer l’apprentissage par l’expérience aux programmes d’arts libéraux. Mme Wolfe a indiqué que les employeurs d’aujourd’hui souhaitent que les étudiants bénéficient d’expériences d’apprentissage pratique. La discussion a principalement porté sur les difficultés et les stratégies pour accroître l’utilisation des modèles fructueux, dont avoir recours à de récents diplômés pour financer les occasions d’apprentissage par l’expérience, ces diplômés ayant eux-mêmes tiré profit de telles occasions.

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« La recherche doit franchir les murs des universités; elle doit s’ouvrir sur le monde; elle doit, plus que jamais, être le résultat de rencontres. De rencontres entre les disciplines, entre les cultures, entre le monde universitaire et les milieux de la pratique, entre les préoccupations scientifiques et les préoccupations citoyennes. »

Interdisciplinarité

Les conférenciers ont insisté sur l’importance d’intégrer les arts libéraux à toutes les disciplines, de manière à former des diplômés aptes à répondre aux besoins des employeurs. Les étudiants des disciplines STEM voient d’un bon oeil la possibilité de renforcer par des cours d’arts libéraux leur créativité ainsi que leur aptitude à la communication et au travail d’équipe.

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« Le caractère interdisciplinaire des études est super important si on veut être en mesure de communiquer la science de manière à être compris de la population. […] Jumeler mes études en science de l’environnement à celles de la gouvernance autochtone a été un bon choix pour moi, car j’ai pu comprendre comment les humains et l’environnement interagissent. »

L’avenir numérique

Pour les arts libéraux, la révolution numérique constitue à la fois un impératif et une occasion à saisir. Les participants à l’atelier ont discuté de la demande adressée aux arts libéraux pour aider la société à s’y retrouver dans un monde en rapide évolution.

Les sciences humaines nous aident à déterminer et à expliquer comment les nouvelles technologies peuvent répondre aux besoins de l’être humain. Elles nous aident également à résoudre les dilemmes éthiques et moraux souvent soulevés par les avancées techno-logiques. Parallèlement, les nouveaux outils nous procurent de nouvelles façons de faire de la recherche, d’enseigner et de transmettre nos connaissances dans les arts libéraux.

« Les technologies nous forceront à repenser totalement nos stratégies en matière d’éducation.»

Conclusion

Les participants ont convenu d’un certain nombre de priorités pour revitaliser les arts libéraux, dont les suivantes :

  • Réunir de multiples experts pour repenser les programmes et redynamiser les arts libéraux, notamment :
    • les professeurs, qui sont prêts à expérimenter et à prendre des risques dans leur manière d’enseigner et de faire participer les étudiants à la recherche au premier cycle;
    • les anciens étudiants, aptes à soutenir le changement et les nouvelles possibilités pour les étudiants – en particulier les récents diplômés aptes à démontrer le lien entre leur réussite et les compétences qu’ils ont acquises dans le cadre des programmes d’arts libéraux;
    • les bibliothécaires, qui aident de plus en plus les étudiants à s’y retrouver dans les nouveaux espaces d’apprentissage numériques.
  • Tirer parti et faire la promotion des études et des données sur le marché du travail qui illustrent les revenus et la réussite à long terme des diplômés en arts libéraux.
  • Insister, par l’intermédiaire des étudiants et des diplômés, sur l’importance des arts libéraux pour la prospérité économique et sociale du Canada.

« Une multitude de possibilités m’ont été offertes dans le cadre de mes études en arts libéraux : j’ai pu participer à des échanges, faire partie d’associations étudiantes, collaborer très étroitement avec mes professeurs et faire de la recherche. Je ne m’attendais pas à pouvoir en faire autant. »

Au moment où le gouvernement canadien procède à des exercices stratégiques touchant la croissance économique, la science et l’innovation qui orienteront le Canada vers 2067 et au-delà, Universités Canada diffuse les résultats de son atelier afin de démontrer que les diplômés des universités canadiennes possèdent les compétences du XXIe siècle nécessaires pour évoluer dans un monde en constant changement. Nous allons aussi continuer de réclamer des investissements accrus afin de permettre à davantage d’étudiants au premier cycle de prendre part à des activités de recherche et d’apprentissage intégré et de vivre une expérience d’études à l’étranger.

L’humain est au coeur de l’innovation, et les universités forment de jeunes Canadiens possédant les compétences et la créativité qu’il faut pour assurer la réussite future du Canada. En partenariat avec les entreprises, la société civile et les intervenants du milieu de l’enseignement postsecondaire, les universités canadiennes sont déterminées à répondre aux besoins des étudiants et de la société, et à contribuer à édifier un Canada novateur, inclusif et prospère.

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